samedi 10 mars 2012

Jón Kalman Stefánsson - Himmel und Hölle - Entre Ciel et Terre

Un livre que j'ai réellement aimé, je l'ai lu en allemand et en français, je rends donc hommage à Jón Kalman Stefánsson.

J’ai fait connaissance des écrits de Jón Kalman Stefánsson justement de manière indirecte à travers le traducteur Karl-Ludwig Wetzig, qui a reçu une bourse Zougoise en 2003, et qui depuis est lié à cette ville. En quelque sorte, Wetzig symbolise la connection entre mes origines – donc Zug – et mes rêvex – donc l’Islande. Wetzig est un spécialiste de la litterature islandaise, il a contribué de manière importante aux récentes traductions de l’ensemble des sages islandaises. Lors d’une double-lecture de Stefánsson accompagné de Wetzig à Zug, (je n’y étais pas présente) mon père à demandé à l’auteur ainsi qu’à son traducteur de bien vouloir signer un livre pour sa fille – ainsi le monde de Stefánsson s’est joint au mien. Ceci en introduction… 
 
Pour moi, Jón Kalman Stefánsson nous propose dans ce livre, intitulé en allemand, plus proche de la version islandaise, “Himmel und Hölle”, à sa manière délicate, presque pudique, un tableau sur l’ordre du monde.

L’ordre du monde: qui sommes-nous, ces humains exposés aux forces de la nature? Comment survivons-nous? A chacun sa place, à chacun son rôle. On croit pouvoir compter sur la force de dieu, en vérité on s’en remet à des règles de jeux qui en fin de compte ne démontrent que trop violemment l’impuissance de l’être vivant… Impuissance non seulement face à la force et la cruauté de la nature, mais également face aux questions existencielles et surtout face à la grande question: Quel est mon rôle dans ce monde?

L’histoire se situe dans les Westfjords de l’Islande, une région peu peuplée et rude. La plus grande partie de la population vit de la mer, de la pêche. Cette vie met la condition humaine à rude épreuve, le lecteur se trouve donc très vite face aux thèmes incontournables:
La vie et la mort, la société et l’individu, la liberté personnelle et le destin (familial).

Première Partie: La vie des pêcheurs
La vie et la mort


Ce roman développe ces trois axes au cours du récit: la première partie bascule entre la vie et la mort ou plus largement entre le monde connu et l’occulte (la terre et la mer, le bâteau et le monde sous-marin, la structure réglée dans le groupe de pêcheurs et le monde imaginaire de la littérature).

Ce n’est pas un hasard que Barður lit “le paradis perdu”, et ce n’est pas un hasard non plus que Kolbeinn, qui lui a prêté ce livre, est aveugle, tout comme le poëte Milton. (je dois ici avouer que je n’ai pas lu cette oeuvre)
Nous trouvons dans cette première partie des allusions au bon ordre des choses, des rituels comme le sirotement du café noir et chaud, le rituel de la trompette, la mise à eau du bateau où chacun sait ce qu’il a à faire etc. Le Gamin est pour l’instant observateur, plus qu’acteur. Nous savons qu’il s’est fait corriger à un moment antérieur lorsqu’il a cherché à compter le nombre de poissons avalés dans le ventre d’une morue…
Le garçon cherche l’équilibre du monde ailleurs que dans la routine de la pêche, ayant perdu sa famille, il compare le cosmos au corps humain, il voit la vie dans un temporalité vaste, crée des liens à d’autres personnes via la lune…:
…des artères, des vaisseaux, des veinules d’une longeur totale de presque 400’000 km lesquels atteindraient la lune et même le noir de l’espace qui se trouve au-delà… (p. 52)
…il est probable que la Terre se soit formée en même temps que la lune, mais il est également possible que la première ait capté dans son orbite la seconde qui flotte maintenant au-dessus du gamin, constitué de roc, de pierre inerte et morte. (p. 51)
Ici de nouveau: la terre que nous croyons connaitre versus la lune, l’occulte.
Nous trouvons cette notion dès la première phrase du livre:
“Wir sind selbst fast Dunkelheit”
“Nous sommes presque uniquement constitués de tenèbres”

La mort de Barður change tout. Pourquoi cet homme a-t-il oublié sa vareuse avant le départ. Oublier sa vareuse signifie dans cet univers hostile de la mer en fin d’hiver couper le cordon à la vie. Au moment de sa mort, Barður murmure les vers appris avant le départ: Nulle chose ne m’est plaisir, en dehors de toi.

Deuxième partie: le départ et le voyage à travers la montagne vers le Village
La société et l’individu

Le départ du gamin est significatif. En prenant la décision de quitter ses confrères pêcheurs, dans demander l’autorisation à son patron, le gamin prend en main son destin, même si pour l’instant il croit faire ceci pour son ami mort, et en quelque sorte, il se distancie des règles de la société, pour suivre son chemin individuel. Ceci est aussi exprimé par le fait qu’il choisit le chemin perilleux à travers la montagne, au lieu de suivre la route plus facile, plus aisée, le long de la mer.
Le garçon avance, le livre sur son dos, avec seul but de le rendre, d’accomplir cette mission, avant de mourir lui-même, avant de rejoindre le siens dans la mort. AVANT de… - le gamin est conscient de sa responsabilité, face aux vivants (il pense aux enfants qui pourraient le trouver mort, il pense à la tâche à effectuer avant de mourir etc), et peut-être est-il simplement dans l’obligation de dernier mots de sa mère: …vis!, avant d’arriver enfin, dans le Village et à la buvette, où il s’évanouit:
(…) il reprend maladroitement son sac et arrive à la porte, mais il ne va pas plus loin, un pesant fardeau se pose brusquement sur son épaule gauche, une main ou tout un ciel, il chancelle, ses jambes cèdent sous lui il n’y a rien à faire, elles ne le portent plus (…) (p. 139)


Troisième partie: Reveil chez Geirþru
ður et recit du “moi”
La liberté personnelle et le destin familial

La troisième partie dans le Village et dans la maison de Geirþruður et le monde de toutes les histoires. Histoires familiales, de mariage, ragots de village, amis et ennemis. C’est un monde de mots et de regards, où le garçon est amené à articuler son histoire.
Il a dit à la trinité la manière dont la vie s’est changée en mort. (p. 233)
Et à la page 236:
Les mots sont cependant tout ce que le gamin possède. A part les lettres de sa mère, un pantalon de grosse taille (…) Les mots sont les compagnons les plus dévoués et ses amis les plus fidèles (…) (…) et moi qui croyais que tu viendrais me rejoindre, sans réellement le dire, et le gamin a répondu en lui-même: C’est que, d’ici, je ne puis t’atteindre.
Rien n’est laissé au hasard dans la litterature, et je reviens à la mort de Barður a du mourir? Pourquoi l’équipe de Guðmundur est restée à terre, et non pas celle de Pétur?
Barður a du mourir afin que le gamin soit obligé de franchir la montagne, pour arriver dans le Village de Geirþruður, et pour pouvoir répondre aux deux questions capitales : Et toi, qui es-tu donc ? (Ragnheiður, p. 184) et (…) si tu t’en sens capable, nous aimerions bien que tu nous dises la manière dont cela s’est passé (la mort de Barður, Geirþruður, p. 222).
… et le gamin leur raconte son histoire : – de leur conter cette histoire qui début dans la vie et se perd dans la mort. (p. 222)
--- et en fin de compte pour pouvoir prononcer sa propre histoire, et s'eloigner de son destin - pour, enfin, vivre comme le lui demande sa mère dans sa derniere lettre.
La fin:
Le lecteur se retrouve face à une nouvelle trinité: Le gamin, Barður, et Brynjólfur. Le gamin est devenu passeur des mondes, mais toujours en quête lui-même – il n’a toujours pas de nom pour nous, Brynjólfur qui lui se retrouve en suspension sans le prénom de sa femme, et Barður, mort et revenant. Les trois personnages se trouvent hors temps, hors espace, nous rejoingons ainsi le début du récit: … un monde blanc de neige, mais pas entièrement

“Wir sind selbst fast Dunkelheit”
“Nous sommes presque uniquement constitués de tenèbres”
Ce livre reprend d’après moi la tradition des sagas islandaises où est décrit l’humain dans le contexte familial / social / géographique, où est discuté et articulé l’ordre des choses: souvent en confrontant les valeurs et codes de la réligion chrétienne aux croyances païennes. Un rôle important est également souvent attribué aux morts ou revenants: il s’agit d’héritage ou de taches à effectuer afin de permettre au mort de reposer en paix.
La manière de raconter, en changant de perspective, est également un élément propre aux sagas islandaises.

Le language de Stefánsson est, du moins dans la traduction allemande, modeste, sans enjolivure, direct, honnête – et témoigne pourtant d’un don d’observation profonde, il marie la sobreté de ses descriptions à une imagerie d’associations riche et dense. Stefánsson mêle le passé au présent, l’observation à l’imaginaire, et ainsi il tresse un tapis de récits multiples.
Pour moi, en tout cas de nouveau dans la version allemande, ce language est magique… il relie héritage culturel, imagination personnelle et recit. Je sais aussi que la langue allemande se prête volontiers à ses jeux de sauts de temporalité, changement de personne etc. Peut-être qu’on français ceci est plus difficile à véhiculer...
Stefánsson évoque d'ailleurs aussi la traduction de l’oeuvre de Milton, lorsqu’il parle de Jón Þorláksson. La traduction est également dans le vécu: Milton aveugle, est lu par Kolbeinn, aveugle lui aussi. Nous la trouvons aussi dans le geste du gamin de ramener le livre à son propriétaire. (traduire – du latin traducere, mener, guider, porter à travers)
Il s’agit ici à vrai dire de passeurs de mondes. Eric Boury utilise se terme dans un beau texte sur la traduction que j’ai trouvé sur son blog :
Le travail du traducteur consiste à transmettre une œuvre étrangère sans la dénaturer tout en la coulant dans le moule de sa propre culture. (…) En ce sens, il est un passeur de mondes, il permet effectivement à ceux qui parlent sa langue et ne maîtrisent pas l’autre de franchir des frontières. Il leur ouvre de nouveaux espaces en réécrivant l’œuvre, en devenant lui-même, pour un temps, un double de l’auteur. Le traducteur est un auteur qui réécrit un texte qui n’est pas du tout le sien et en même temps entièrement le sien le temps que dure le processus de la traduction.